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Philip Roth, "Les livres de Roth : Le complot contre l'Amérique"

Posted By: TimMa
Philip Roth, "Les livres de Roth : Le complot contre l'Amérique"

Philip Roth, "Les livres de Roth : Le complot contre l'Amérique"
Gallimard | 2012 | ISBN: 2070337901 | Français | EPUB | 554 pages | 0.8 MB

Lorsque le célèbre aviateur Charles Lindbergh battit le président Roosevelt aux élections présidentielles de 1940, la peur s'empara des Juifs américains. Non seulement Lindbergh avait, dans son discours radiophonique à la nation, reproché aux Juifs de pousser l'Amérique à entreprendre une guerre inutile avec l'Allemagne nazie, mais, en devenant trente-troisième président des États-Unis, il s'empressa de signer un pacte de non-agression avec Hitler. Alors la terreur pénétra dans les foyers juifs, notamment dans celui de la famille Roth.
Ce contexte sert de décor historique au Complot contre l'Amérique, un roman où Philip Roth, qui avait sept ans à l'époque, raconte ce que vécut et ressentit sa famille – et des millions de familles semblables dans tout le pays – lors des lourdes années où s'exerça la présidence de Lindbergh, quand les citoyens américains qui étaient aussi des Juifs avaient de bonnes raisons de craindre le pire. Ce faisant, il nous offre un nouveau chef-d'œuvre.
Si, en 1940, les républicains avaient présenté contre Roosevelt, au lieu de Willkie, favorable à l'entrée en guerre des Etats-Unis, Lindbergh, isolationniste forcené et antisémite déclaré, la victoire de ce grand héros Américain aurait été plus que probable. "Et si c'était arrivé ?", s'est demandé Philip Roth en décidant d'écrire son vingt-sixième livre, Le Complot contre l'Amérique, imaginant la victoire de Lindbergh et son action entre 1940 et 1942.

Mais pourquoi donc refaire l'Histoire, réinventer ce que l'Amérique a évité - élire un président faisant alliance avec Hitler ? A première vue, cela ne ressemble guère au romancier qu'est Roth. Et, pourtant, ce moment d'histoire-fiction ne rompt en rien avec sa logique et son habituelle cohérence. Cela lui permet, sans être lourdement démonstratif, de revenir sur une question qui a taraudé beaucoup de juifs américains : "Pourquoi, et comment, avons-nous échappé au sort des juifs d'Europe ?" Et aussi, à travers les propos réellement tenus par Lindbergh sur "la race juive" - "un groupe qui ne constituait même pas trois pour cent de la population" - et leur écho dans le pays, de rappeler que les Etats-Unis n'ont pas été, comme le croient certains, épargnés par l'antisémitisme, par les comportements discriminatoires et injurieux.

Cependant, voir dans ce livre une mise en garde contre les Etats-Unis d'aujourd'hui, ce que beaucoup ont fait, va exactement à l'inverse de ce que veut suggérer Roth. En reconstruisant un moment de l'Histoire qui n'a pas eu lieu, c'est plutôt à un éloge de la démocratie américaine des années 1930 et 1940 qu'il se livre.

Les réactions de la communauté juive de Newark - où vivait la famille Roth - sont subtilement décrites, les portraits des opposants à Lindbergh, au premier rang desquels le journaliste Walter Winchell, sont très convaincants. Et ceux des collabos - dont un rabbin - tout autant. Mais la plus grande réussite du roman, au moins pour ceux qui aiment Roth depuis toujours, c'est sa manière, une fois de plus, de jouer avec lui-même… (Josyane Savigneau - Le Monde du 19 mai 2006 )

L'hypothétique victoire du pro-allemand Charles Lindbergh à l'élection présidentielle américaine de 1940, vue par un enfant juif de 7 ans. L'écrivain signe son meilleur roman.

Dès les premières lignes, le ton est donné. «C'est la peur qui préside à ces mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n'y a pas d'enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n'avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n'étais pas né dans une famille juive ?» Le narrateur, c'est donc Philip Roth, comme dans «Opération Shylock», et la famille qu'il met en scène entre 1940 et 1942, la sienne : le père Herman, 39 ans, intègre agent d'assurances, la mère Bess, secrétaire à domicile pleine de courage, et le frère Sandy, 12 ans, «jeune prodige du dessin». Viennent s'y ajouter le cousin Alvin et la tante Evelyn. Très vite après l'élection de Lindbergh, tout ce petit monde comprend deux choses. D'abord, que la guerre qui gronde sur la planète se fera sans les Etats-Unis, qui ont signé un pacte avec l'Allemagne et le Japon. Et puis, qu'une autre guerre, à l'intérieur même du pays, vient d'être déclarée aux minorités, Juifs en tête.

Ainsi le programme «Des gens parmi d'autres» entend briser l'harmonie des communautés juives, dont celle de Newark, en éparpillant des familles dans les endroits les plus reculés et les plus aryens du pays.

Alors que le père de Philip, tout à sa détestation de ce président vendu aux nazis, incite son neveu Alvin à se rendre au Canada pour s'engager au côté des Alliés, le jeune Sandy passe de formidables vacances dans une ferme du Kentucky, d'où il revient en parfait goy. Lorsque la tante Evelyn convole en justes noces avec le rabbin Bengelsdorf, proche de Lindbergh, les dents grincent. L'invitation à un dîner en l'honneur de Ribbentrop met le feu aux poudres…

Après le maccarthysme dans J'ai épousé un communiste, le Vietnam dans Pastorale américaine, le racisme et le politiquement correct dans La Tache, Roth inscrit l'antisémitisme au tableau des tares qui ont sali l'Amérique du XXe siècle. Bien qu'il la prétende optimiste, cette remarquable chronique de la peur ordinaire, de la lâcheté des puissants, de l'ignominie des foules, fait froid dans le dos, appliquée à l'Amérique d'aujourd'hui. Au final, Roth transforme un exercice de style en pur joyau autobiographique et n'est pas loin de donner son meilleur roman. (Bruno Corty - Le Figaro du 18 mai 2006 )

… Dans «Le complot contre l'Amérique», l'événement qui vient porter le trouble au coeur de la famille Roth, c'est en 1940 la victoire à la présidentielle de l'aviateur Lindbergh - notoirement antisémite -, dont Roth imagine qu'il vient remplacer Roosevelt à la Maison-Blanche. Sitôt élu, Lindbergh signe un pacte de non-agression avec Adolf Hitler, condamnant l'Europe à se débrouiller seule, et les Juifs américains au désarroi, puis à l'ostracisme et à la division.

Roth raconte volontiers comment l'idée lui a été suggérée, simplement par deux lignes lues dans les Mémoires d'Arthur Schlesinger qui mentionnent en passant que le Parti républicain avait envisagé la candidature de Lindbergh, et c'est l'un des mystères de ce roman fascinant et foisonnant que de parvenir avec un tel point de départ, au XXIe siècle, et dans l'Amérique de l'après-11 Septembre, à un résultat aussi convaincant, aussi réaliste, et même aussi vrai. Plus étrange encore, le fait que, dans le livre, une fois élu à la présidence et le pacte signé, Lindbergh ne fait pratiquement rien, sinon survoler l'Amérique du nord au sud dans son avion, tel un héros échappé d'un de ces livres pour enfants dont se repaît dans le roman le petit Philip Roth âgé de 7 à 9 ans. Et pourtant ce rien, cette seule présence, cette ombre présidentielle hante tous les personnages du livre, à commencer par la famille Roth, qui passe de l'inquiétude au chaos puis à l'implosion totale et frôle la destruction pure. Comment est-ce possible, semble se demander Roth, et nous avec lui, comment des êtres aussi confiants dans l'existence et aussi forts peuvent-ils être si aisément défaits, si fragilisés par le poison souterrain d'une «peur perpétuelle» ?

La suite de ce livre furieux - pogroms dans le Sud, émeutes à New York, où le maire La Guardia, mi-juif, mi-américain, prend fait et cause contre Lindbergh, menaces de déréliction à Newark, où, dans une formidable évocation, surgit la mafia juive - montre que l'on peut lire «Le complot contre l'Amérique» comme une sorte de fiction expérimentale dont l'hypothèse de base parie sur le cauchemar que serait, pour un Américain d'origine juive, une ré-européanisation de l'Amérique… (Marc Weitzmann - Le Point du 25 mai 2006 )

En 1940, l'aviateur Lindbergh devient président pronazi des Etats-Unis. Le provocateur Philip Roth sème la confusion avec un roman brillant, prétexte à une méditation sur l'Amérique.

Qui sont les vrais Américains ? Quels sont ceux qui donnent à l'Amérique son âme et son visage ? Les cow-boys, descendants des tueurs d'Indiens, les planteurs de tabac, les hommes d'affaires et les aventuriers trop habiles à chevaucher le cours des événements ? Ceux qui sacrifient la vérité et la justice au profit de la brutalité de leurs passions et de leurs intérêts ? Ce sont quelques-unes des questions, à dimension mythique, qui hantent Le Complot contre l'Amérique, de Philip Roth… Philip Roth est toujours un formidable architecte de fiction. Il construit son histoire comme une maison parfaite, où l'on s'installe avec naturel avant de comprendre que les pièces sont inextricablement enchevêtrées et qu'il n'y aura pas de sortie pour le lecteur avec le dernier mot de la dernière phrase. Le travail du romancier porte ses fruits à chaque page. Le maillage serré du récit, le mélange constant des atmosphères (le deuil et la vie, l'Histoire, vraie et fausse, et les exigences du quotidien) font passer avec naturel les extravagances de la narration. Roth pousse assez loin l'art du détail (le secret partagé des habits volés de Seldon, le verrou des toilettes où Philip est enfermé) et c'est un merveilleux dialoguiste (les coups de fil longue distance). La vie apparaît, court et s'ébroue sous le manteau de la fiction… Le Complot contre l'Amérique est une méditation remarquable sur un pays et sur ses passions, sur les limites et les mensonges, les ambiguïtés et les hésitations d'une Amérique souvent prête à défigurer le visage d'une liberté que par ailleurs, ne l'oublions pas, elle incarne… Pourtant, quelque chose nous empêche d'applaudir des deux mains aux multiples prouesses de l'auteur. Dans cette oeuvre tumultueuse, riche en scènes brillantes et tristes, en rebondissements inattendus, le ressort romanesque (un fasciste à la Maison-Blanche), censé révéler la vérité des faiblesses coupables de l'Amérique (les sympathies nazies de Ford et de Lindbergh), devient très vite, dans son énormité, objet de confusion et d'embarras. C'est ce que cherchait le romancier ? Sans doute. Et il a réussi… (Daniel Rondeau - L’Express du 25 mai 2006 )

Au moment où son roman est sorti aux Etats-Unis, Philip Roth a publié le 19 septembre 2004, dans la New York Times Book Review, un article intitulé «L'histoire du Complot contre l'Amérique». Il y écrivait notamment : «Certains voudront lire ce livre comme un roman à clé sur l'Amérique actuelle. Ils auront tort.» Ça n'a pas empêché beaucoup de monde de penser que c'était effectivement un roman sur l'Amérique actuelle, à tort donc, mais ce qui est sûr, c'est que le Complot contre l'Amérique est un roman sur la démocratie américaine, c'est même une déclaration d'amour, étonnamment émouvante, pour la démocratie américaine. Le Complot… est en même temps un des plus autobiographiques des romans de Roth, c'est une autre des idées qu'il développe dans cet article… Le Complot… est aussi un roman où le père, la mère, le frère du jeune Philip sont des héros positifs, ce qui n'est pas absolument la règle chez l'écrivain. Mais, d'une manière plus générale, la surprise de ce roman, c'est que le jeune narrateur pose sur le monde un regard qui nous fait rencontrer plus de personnages dignes d'amour, d'admiration ou de compassion, que dans aucun des romans précédents. L'histoire du Complot… est racontée à la fois par un petit garçon de huit ans et par l'adulte qu'il est devenu. Est-ce pour cette raison ou non, en tout cas, la voix narrative est très différente de celle, drôle, brillante, mais grinçante, paranoïaque, égocentrique, amère, obsédée par le sexe et la mort, des autres romans de Roth. On a l'impression d'entendre ici quelque chose de nouveau qui a à voir avec une acceptation de la vulnérabilité humaine… Au-delà de ces portraits étonnants, le Complot… est aussi un vrai récit dont les épisodes montrent l'Amérique à la fois comme elle a été et comme elle aurait pu être… (Natalie Levisalles - Libération du 25 mai 2006 )

C'est son personnage récurrent, comme lui nommé Philip Roth, héros et narrateur de l'inoubliable Opération Shylock, qu'il a convoqué pour cette nouvelle aventure. En réalité, une uchronie, car le romancier imagine qu'en 1940 ce n'est pas le démocrate Franklin D. Roosevelt qui est élu à la présidence des Etats-Unis, mais le républicain Charles Lindbergh. Premier aviateur à avoir traversé l'Atlantique, figure emblématique du courage et de la jeunesse, Lindbergh est aussi ce père malheureux dont l'enfant a été kidnappé et assassiné. Ce fait divers tragique a bouleversé l'Amérique. Lindbergh est pacifiste et proche du régime nazi. Son arrivée au pouvoir inquiète la communauté juive de Newark, dans laquelle vivent les Roth, père, mère et deux fils, dont Philip, alors âgé de 7 ans.

… Le père Roth regarde l'arrivée de Lindbergh au pouvoir avec une crainte infinie. On ne flirte pas impunément avec Hitler, pense-t-il ; et ce pacifisme déclaré - pas d'intervention au service des forces alliées - n'est rien d'autre qu'une forme d'alliance tacite avec le dictateur nazi…

Tout l'art de Philip Roth consiste à composer un roman autobiographique à partir d'une histoire imaginaire. Car c'est bien un Philip de 7 ans, l'âge réel du romancier en 1940, qui est le témoin de ce moment tragique de l'Histoire. Et c'est son point de vue d'enfant sur la situation qu'il imagine. Pas de jugement politique, d'analyse des situations, de parti pris à l'égard des adultes et des idées, juste un regard implacable et naïf. Ainsi plongé dans le quotidien d'une famille juive ordinaire, le lecteur a du mal à ne pas croire à la réalité des faits rapportés. Les grands drames de l'Histoire